Hommage à Hilla Becher, la photographe de l’industriel

La photographe Hilla Becher, qui avait immortalisé avec son mari Bernd Becher le patrimoine industriel de l’Allemagne est morte à Düsseldorf, à l’âge de 81 ans, le samedi 10 octobre. Avec son mari Bernd Becher, elle s’était fait connaître pour ses séries de photographies en noir et blanc très frontales et sans fantaisie, prises selon un protocole immuable, toujours sur un ciel neutre. Cette façon de travailler par séries, en alignant sur les murs des haut-fourneaux, châteaux d’eau, silos, gazomètres quasiment identiques et pourtant tous différents, avait valu au duo l’attention des plus grands musées.

On les appellait “Les Becher”. Façon de définir une oeuvre, un label, une école. Un style même, copié, par une liste longue d’artistes. Hilla est née en 1934 dans l’ex-Allemagne de l’Est dans une famille  modeste, Bernd en 1931 dans le bassin de la Ruhr. Ils sont mari et femme depuis 1961. Ensemble ils ont pendant quarante ans photographié, enregistré toute une série « d’édifices machines”, comme on collectionne les papillons, dans le monde industriel : hauts-fourneaux, silos à charbon, fours à chaux, chevalements de puits de mine…

Hilla née Hilla Wobeser, reçoit de sa mère, alors qu’elle a 12 ans, un appareil Rolleiflex. Elle devient apprentie, à 17 ans, chez un vieux photographe, Walter Eichgrün. Elle apprend le métier : prises de vue, portraits  tirages.

Elle se “réfugie” en Allemagne de l’Ouest, en 1954, après avoir  passé la frontière avec appareil et agrandisseur. “J’ai dit que j’avais des photos à faire ; on m’a crue. Je suis allée de ville en ville, pour enfin me fixer  à Düsseldorf.”

1957 est une belle année. Hilla décroche un travail de photographe dans une agence de publicité. Il lui faut reproduire au mieux du persil, une chaussure, une pilule. “C’était un bon job, bien payé, mais au bout de deux ans, ça va…” Dans un couloir, elle tombe sur Bernd Becher, qui effectue un stage d’été. Rencontre providentielle. Bernd est dessinateur de formation, il voit les usines  de sa région de Rhénanie-du-Nord-Westphalie se dégrader, fermer, être  détruites ; il “sauve de la poubelle” des photos représentant ces sites ; pour aller  plus loin, il se met à la photographie.

Ils prennent leurs premières photos  ensemble, en 1959, à Siegen, autour des mines de charbon qui ont marqué l’enfance de Bernd et qui vont fermer. Puis dans la région autour, puis le pays. “Nous étions guidés par la pression de l’environnement : jusqu’à quand ce que nous avions sous les yeux existerait ? Sans nous en rendre compte, c’est devenu notre sujet.”

C’est aussi devenu un style documentaire qui n’a pas évolué :  “ces machines industrielles ne sont intéressantes que si on voit tout, les clous, les fentes. Pour que le spectateur en ressente l’histoire.” Le temps d’exposition dure vingt secondes, ce qui interdit toute présence humaine. Ils optent pour le noir et blanc, qu’ils tirent eux-mêmes. “La couleur dénature l’objet.”

Contrairement à ce qui a été dit, les objets sont encore  en activité quand les Becher photographient. “On voit des vitres cassées. Il y a une impression d’abandon. Ce n’est pas le cas. Nous ne voulions surtout pas enregistrer des ruines.” Mais, aujourd’hui, 90 % des chevalements enregistrés sur les milliers de sites industriels d’Allemagne aux Etats-Unis, n’existent plus.

Ce projet n’intéressait absolument personne dans les années 1950-1960. Sauf eux. Et les ouvriers des sites représentés.Les photos sont de petit format, le plus souvent verticales, en noir et blanc, sans dramatisation aucune. Leur accumulation, leur présentation par groupes de neuf, douze ou quinze dans un seul cadre, autour d’un même sujet, donne l’impression d’un état des lieux, de faire face à des séries typologiques,  à un archivage.

Hilla Becher définissait son travail ainsi : « Nous avons commencé avec l’idée que les photographies resteront comme des documents quand ces objets auront disparu. Il y a aussi notre préoccupation pour la forme. Mais le plus important est notre aventure au sein d’un territoire inconnu, que nous avons appris à reconnaître : la société industrielle.”

Depuis dix ans, cette oeuvre est souvent analysée comme un témoignage sur le monde industriel, donc dans un contexte patrimonial. Beaucoup y voient une fresque autour de vestiges malmenés ou disparus à cause des crises économiques.

Quand  on les interroge, les Becher prennent soin de valider cette triple lecture, patrimoniale, artistique, photographique. Ainsi on trouve des vues larges de paysages industriels : l’usine, la ville, les routes, les voitures et forêts sont réunies dans le cadre pour donner à l’oeuvre le contexte social et humain, sans que les gens apparaissent.

Aujourd’hui, après avoir pris 16 000 négatifs, exposé dans le monde entier et publié une vingtaine de livres, la renommée est là. Et l’exposition au Musée des Confluences sur l’Art et la Machine est sans doute le plus bel hommage qu’on pouvait leur faire.

(extraits d’interview de Michel Guerrin et Claire Guillot pour Le Monde)